Ce jour-là, j’avais la peur au ventre et je m’étais juré qu’elle serait la dernière que j’irais consulter. J’avais déjà tenté l’expérience d’aller « raconter ma vie » en vue de me sentir mieux. J’en avais vu deux avant elle. Sans résultat. J’avais du mal à croire que cette approche soit véritablement utile. Mais bon, j’étais à bout de souffle, et je devais trouver des solutions. Elle était l’élue de la dernière chance. Comme quoi, quand la vie vous donne un rendez-vous avec vous-même, elle s’y prend bien…


Je l’avais sélectionnée avec soin, et surtout à travers le prisme d’une jeune mère très débordée… Google Maps, deux minutes à pied de mon bureau, idéal pour y courir entre midi et deux. C’était, à ce moment-là de ma vie, suffisant pour me convaincre ! Quand j’y réfléchis… je ne trouve pas les mots pour qualifier ma folie démarche.
J’ai sonné, j’ai aimé sa ponctualité, tout autant que sa discrétion. Elle était pourtant très présente. Je l’ai suivie dans ce long couloir, très femme, très sûre d’elle, la taille marquée, la jambe longue, la chevelure lâchée, noire et dense. La muse, l’enchanteresse, la papesse… celle qui sait au-delà du voile et qui a confiance en son pouvoir. Je me suis assise en face d’elle. Et dans ses grands yeux, j’ai trouvé la force qui me manquait… dès le premier instant. Alors je me suis dit que j’avais étonnamment bien choisi l’élue (hum hum).
J’attendais invisiblement mon deuxième enfant, ce n’était plus un secret pour personne mais j’aimais le laisser sous le silence de mes vêtements habituels, ne pas mettre l’accent sur mon ventre. Et quand on me disait : « Quatre mois et demi ?! On ne dirait vraiment pas… » je me sentais fière. Elle aussi me l’a dit… mais je n’ai pas eu le temps de ressentir la fierté ce jour-là. Ça en disait déjà très long sur moi à ses yeux et je l’ai pleinement compris par le micro-mouvement de son menton. L’analyse avait déjà commencé. Elle avait sûrement démarré dès le premier instant. C’était pour moi une évidence, de celle que l’on reconnaît en un regard… une rencontre bouleversante, sans mot. Et étonnamment, en face d’elle, des mots, j’en avais plein.


À mesure que mon ventre s’arrondissait sous ses yeux, je déroulais l’histoire de ma vie. Et plus je déroulais cette histoire pour la regarder à travers une nouvelle lucarne, plus je trouvais cette femme fabuleuse. Ainsi les mois ont filé. Et plus je parlais, plus je trouvais cette femme fabuleuse, plus je voulais être comme elle… La muse, l’enchanteresse, la papesse. La thérapeute. Le miroir prenait une nouvelle dimension.
Je l’ai consultée pendant deux ans et demi, je pense. Puis j’ai eu envie de prendre un nouvel envol, celui de m’offrir cette chance d’un jour prendre « sa » place. Sans trop y croire. Mais avec un élan profond. Le désir me nourrissait, tout comme quand je crée, peins ou dessine. C’est ainsi que j’ai reconnu l’appel de mon cœur. J’ai commencé une formation sur la « psychologie des profondeurs », et je me suis dit…
…
En fait, est-ce que je sais vraiment ce que je me suis dit… ?!
En trois ans, je suis littéralement passée par tous les stades. Notamment celui de me dire : « Je ne sais pas ce que je fais là, ni pourquoi je fais tout ça »… 24 week-ends, suivis de 24 bilans pour analyser ma vie en profondeur, en long, en large et en travers, des méditations, des exercices d’art-thérapie, des mémoires de fin d’année et un examen final. Le tout avec un job full time, deux jeunes enfants, et cette vie artistique qui m’anime et à laquelle je n’arrive pas à renoncer. Avec du recul, je me demande vraiment comment j’ai fait. Mais le plus fou, et c’est sûrement ce qui m’a permis d’avancer, c’est que j’ai aimé.





J’ai abandonné l’idée de devenir thérapeute en cours de route, j’avais sûrement trop peur de ne pas y arriver car c’était un travail d’endurance que j’aurais pu lâcher à tout moment. D’autant que le constat était évident : je n’avais absolument pas la chevelure dense, le regard profond ou le côté énigmatique de ce modèle stratégiquement choisi sur mon moteur de recherche favori, alors à quoi bon…
Le fait est que j’ai commencé à maîtriser à merveille le micro-mouvement du menton. Après tous ces apprentissages, j’ai une compréhension du monde, de la vie et des relations humaines qui peut éclairer les personnes qui chercheraient, en quelques clics, un phare dans la nuit sur Google Maps. Et de la lumière, j’en ai désormais beaucoup à donner.
Avec amour,


