Je voulais lui écrire, lui rendre un dernier hommage ; jeter maladroitement une lettre dans la terre qui allait la recouvrir. C’était la veille de son enterrement. J’avais rédigé quelques pages… J’étais déçue, ça sonnait creux ; je ne me sentais pas triste quand on m’a annoncé sa mort. Je m’étais préparée. Puis un océan de larmes venues d’ailleurs m’avait plongée dans un chagrin inconsolable pendant toute la cérémonie. Je ne comprenais pas mes larmes. Jamais je n’avais autant pleuré que ce jour-là. Et surtout, je n’avais aucun mot. Rien, que du vide et de l’absence. Comme quoi, parfois, quand la réalité nous rattrape, nous pouvons voir en face combien intérieurement nous perdons pied.

J’ai laissé passer le temps et tomber ma plume. J’avais trop d’attente, trop de chagrin, trop de colère, trop d’incompréhensions, trop de choses à comprendre… Trop de « trop »… Mon unique issue était d’aller fouiller, chercher la raison de mes larmes, la raison de ses larmes, des énigmes, des oublis et de ce qui ne s’était pas dit. Par principe, par pudeur, par peur, parce que « ça ne se dit pas »… Pour des raisons que j’ignorais et que je devais accepter.
Tu étais un roc, une femme solide, dure, sèche, triste, rigide, ou plutôt rigidifiée par une vie. Tu m’as tant appris. Puis tu es partie. Un soir d’été. Une nuit douce. Sur la pointe des pieds, tu t’es échappée.



Moi, tu m’avais déjà quittée, quelques années auparavant. Je t’ai connue forte et te voir là, vidée de tous tes esprits, égarée, perdue… J’étais perdue. Je t’ai perdue. Non pas comme tu perdais tes bagues. Ah ça oui, tu les as perdues, tes bagues ! Cent fois, mille fois peut-être. Mais toujours retrouvées, parfois dans des lieux étranges.
Étrange. Étrangère. Voilà, tu n’étais plus la même, une étrangère à mes yeux. Alors j’ai préféré prendre de la distance, voyager dans mon monde, te laisser à tes pérégrinations extraordinaires. Ton esprit te jouait des tours, parfois drôles. Il valait mieux en rire. Il partait, puis revenait. Puis partait, mais ne revenait plus. Il avait assez joué, il était fatigué. Mais toi, roc, femme solide, dure, sèche, triste, rigidifiée par une vie… Tu étais toujours là, présente et absente.
Pesante pour moi. J’avais le cœur lourd, gros. Et le temps passait, sans que je ne revienne. Mais pour toi, pour moi, pour nous, pour tout ce que nous avions vécu, je t’ai rendu visite. Les mots, toi, tu ne les avais plus. La voix, moi, je l’avais perdue. Intimidée. Muette. Pétrifiée. Tu m’as longuement regardée. Tu devais t’interroger, les visages, les prénoms n’étaient qu’un lointain souvenir.



Selon moi, tu savais. On en a passé des heures ensemble, complices et ennemis. Amour et haine. Vieillesse et adolescence. Lune et soleil. Les rendez-vous manqués. L’incompréhension, la peur, la passion de deux êtres écorchés. Forcément, tu savais… Mon regard, tu l’as souvent croisé, testé, jugé. Tu m’as construite, détruite, maudite. Alors oui ! tu savais. Et de l’eau de nos yeux s’est échappée. Une larme. Dans une bulle. Très discrètement. Avec cette pudeur qui nous caractérisait bien, toi et moi.
Si quelqu’un nous a vus, nul n’a compris. Cette scène était comme notre histoire, unique, énigmatique, puissante. À nous. Tu as laissé passer quelques semaines de plus. C’est fou à quel point jamais tu ne renonces. Puis tu es partie. Un soir d’été. Une nuit douce. Sur la pointe des pieds, tu t’es échappée. Il le fallait.


C’était il y a huit ans. Le deuil est fait. Mes mots sont prêts. Ils ne devaient probablement pas aller dans la terre… Ils sont pour toi, pour moi, pour nous, pour vous. Bon vent à ces mots. Qu’ils te rejoignent.
Avec amour,


